Le Cercle

« Le Cercle » (The Circle, 2013) est un roman sidérant de Dave Eggers, le récit édifiant d’une Compagnie toute puissante axée sur le développement des médias sociaux, une entreprise qui met en oeuvre des idées novatrices en bafouant les droits des individus avec leur accord, une dystopie qui pourrait peut-être un jour devenir réalité… Paru en version française en 2016 aux éditions Gallimard (Collection « Du monde entier »), puis en poche en 2017 (Folio).

Toute puissance d’une jeune entreprise et des médias sociaux

Le Cercle de Dave Eggers - éditions Gallimard
"Le Cercle" de Dave Eggers © éditions Gallimard - photo © Ken Sharp et création graphique Charlotte Strick

Travailler pour le Cercle

Mae est une jeune femme qui vient de se faire embaucher dans « le Cercle », une « start-up high tech » devenue omniprésente dans cette Amérique dans laquelle elle vit. Surexcitée à l’idée d’avoir décroché le job de ses rêves, dans l’entreprise axée sur le déploiement des médias sociaux la plus cotée du moment, son enthousiasme ne connaît pas de limites.

Affectée au départ au département de l’« Expérience  Client », Mae passe des heures à répondre aux clients et à tous les mails qu’elle reçoit, en oubliant parfois de manger et de dormir… Car l’efficacité et la participation à la communauté du Cercle sont fondamentales pour réussir. Son « PageRank » (sa réputation sociale) en dépend. Son avenir aussi.

Dans ce nouvel environnement où ne sont recrutés que les meilleurs ingénieurs et les étudiants les plus talentueux et les plus créatifs, les idées nouvelles fusent, dans le but d’améliorer le monde et de proposer aux consommateurs des services innovants. Évidemment, tout ne fonctionne pas sans contrepartie…

Et peu à peu, le Cercle s’infiltre dans toutes les sphères de la société, de la vie quotidienne de chacun jusqu’aux plus hautes instances de la politique.

L’omniprésence des réseaux sociaux et du digital

Si vous pensez que les individus de notre société passent trop de temps sur les réseaux sociaux, que ces derniers commencent à phagocyter vos vies, alors vous verrez, en lisant ce livre, que tout ceci pourrait être encore pire !

Si vous vous plaignez de la puissance de certaines grandes entreprises qui dominent le web et notre monde consumériste (je ne les citerai pas car vous les connaissez forcément), alors, vous n’avez encore rien vu…

Quand la communauté se substitue à l’individu

En adhérant au Cercle (qui a absorbé les grands réseaux sociaux préexistants), vous n’aurez plus qu’un seul compte avec votre vrai nom (les pseudos et les faux profils sont interdits), toutes vos données personnelles, vos photos, vos mails sont stockés sur le cloud de la société. Tout le monde connaît tout de vous et vous connaissez tout de leur vie. Mais non, vous n’êtes pas qu’un individu, vous êtes un maillon de cette grande communauté formidable du Cercle !

Tous vos goûts, vos passions, vos déplacements, vos voyages, vos divertissements, sont connus, partagés, analysés. Et pourquoi ne pas opter pour la « transparence totale » en filmant tous vos faits et gestes quotidiens ?

Toutes vos données médicales sont stockées dans le bracelet que vous portez au bras et mises à jour en continu. Bien sûr, tout le monde peut y avoir accès. Car vous n’avez rien à cacher, n’est-ce pas ?

Alors… oubliez vos secrets, les choses que vous aimeriez garder pour vous, oubliez que vous êtes un individu solitaire, indépendant…. Parce que votre vie ne vous appartient plus.

Le Cercle en tant que futur modèle sociétal ?

C’est avec une horreur croissante que vous observerez le déroulement de la vie professionnelle et sociale de Mae et que vous constaterez les dégâts que pourrait engendrer une telle société qui semblait si géniale au départ. Vous verrez avec ahurissement que la folie peut s’emparer d’une démocratie et la faire basculer vers le totalitarisme avec la caution de tous ses membres.

Si vous êtes quelqu’un d’individualiste, une personne qui pense que votre vie personnelle n’appartient qu’à vous, alors, priez pour que ne se réalise jamais ce modèle de société ! Parce qu’entre surveillance des individus, notation de leurs performances sociales, travail conduisant au Burn out et bien d’autres choses encore, vous comprendrez que cette perspective sociétale évoque certaines dystopies littéraires (1984, Le Meilleur des mondes), ou certains épisodes de Black Mirror (l’un d’entre eux fait vraiment référence à l’un des évènements décrit dans ce roman).

Dave Eggers nous propose une satire sociale sans doute, mais il met surtout le doigt sur notre société hyper digitalisée qui met à l’écart ceux qui ne veulent pas y prendre part, ceux qui pensent n’exister que par leur addiction aux médias sociaux, qui conditionnent leur réussite socio-professionnelle à des outils de marketing digital qui leur volent leurs données en leur proposant des services.

Mais de nos jours, comme dans ce roman, c’est dans une démocratie que les évènements se déroulent et non dans une dictature. Si certaines de vos données personnelles (via les réseaux sociaux ou vos outils connectés) sont enregistrées et divulguées à d’autres personnes via les réseaux sociaux, si vous participez au rituel quotidien des « like », des commentaires et des followers, si vous vous déplacez partout avec une montre connectée au poignet, si vous offrez vos photos en libre accès pour que tous les voient, c’est vous qui l’avez choisi.

Comme le dit Mercer (l’ex-petit ami de Mae), « il n’y a pas d’oppression. Personne ne te force à faire ça. Tu t’attaches toute seule à la laisse parce que tu le veux bien. ».

Mais l’écrivain va beaucoup plus loin que la description de cette addiction aux réseaux sociaux et cette course aux « j’aime » et insinue que certaines personnes n’hésiteraient pas à sacrifier leur entourage pour se sentir exister et même à renoncer à leur individualité pour participer à une communauté utopique qui pourrait se révéler destructrice pour l’être humain et la société dans son ensemble si elle n’y prend garde.

Évidemment, tout est exagéré et poussé à l’extrême dans ce roman, mais qui vous dit que l’écrivain n’anticipe pas des faits qui pourraient se produire dans un avenir plus ou moins lointain ? Après avoir lu ce roman, seriez-vous prêt-e-s à aller aussi loin que Mae ?

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