Sauter des gratte-ciel

Julia Von Lucadou nous surprend avec son premier roman « Sauter des gratte-ciel » paru en version française chez l’éditeur Actes Sud (Collection Exofictions), au printemps 2021. Un excellent roman qui lui a permis de remporter le Prix suisse de littérature.

Sauter des gratte-ciel-Julia Von Lucadou - Actes Sud
Sauter des gratte-ciel de Julia Von Lucadou © Actes Sud

Un avenir qui pourrait être le nôtre

S’envoler comme de grands oiseaux du haut des gratte-ciels

Riva est une héroïne d’un futur pas si lointain, une jeune fille adulée du public parce qu’elle saute avec grâce du haut des gratte-ciels en « Flysuit », une combinaison particulière qui lui permet de stopper sa chute au tout dernier moment…

Elle fait en effet partie de ces nouvelles stars des réseaux sociaux et des médias qui ont pu s’échapper des « Périphéries », ces zones ceinturant les villes où les conditions de vie désastreuses inspirent le mépris aux citadins. Privilégiée par son statut qui lui confère richesse et avantages sociaux, Riva a ainsi pu réaliser le rêve de sa vie et ses followers se comptent par milliers… 

Mais un jour elle refuse de continuer à sauter, sans fournir d’explication à ses sponsors qui décident de tout faire pour qu’elle plonge à nouveau, en s’octroyant pour cela les services de la jeune psychologue Hitomi qui travaille pour la société PsySolutions.

L’excès en toutes choses

Alors que tout y semble beau, calme et maîtrisé, cette société utopique dissimule de profonds manquements, notamment celui d’atteinte à la liberté…

L’écrivaine nous décrit en effet une société hyperconnectée puisque le tracking médical est imposé pour surveiller son état de santé et son sommeil, que chacun est connecté en permanence à sa tablette…

Je vous vois sourire, n’est-ce pas ? 😉

En effet, notre civilisation actuelle n’est pas si éloignée de cette utopie/dystopie qui met peut-être en avant les prochaines étapes de notre culture de l’image et du web…

Mais c’est aussi un futur inquiétant où la vie des citadins peut être espionnée par les puissances qui dirigent ces nouveaux spectacles, un monde où les atteintes à la vie privée et au droit à l’image semblent ne chagriner personne…

Sauter pour la liberté ou s’opposer à la folie du monde ?

La lecture de ce roman soulève également d’autres questions : jusqu’où peut conduire le conditionnement d’un individu qui croit détenir une vérité imposée par un système social ? Comment croire qu’on agit avec justesse et discernement alors que l’on a été conditionné toute notre vie ?

C’est un peu ce qui arrive à la jeune psychologue Hitomi qui s’évertue à réussir sa vie selon les standings de la bonne société où elle vit, n’écoutant pas les signaux d’alerte que lui lance son corps …

Alors que tout semble lui réussir dans sa vie professionnelle, Hitomi s’engage à fond dans la mission confiée par son boss (un peu particulier !), mais se révèle plus perturbée qu’elle ne l’imagine, confrontée au stress de son activité et à sa peur de l’échec face à une Riva hors de contrôle… Parce que si elle échoue, comme Riva, elle peut tout perdre et se faire renvoyer dans les Périphéries !

Il est sidérant de constater dans ce roman que celle qui doit chercher à préserver la santé mentale de sa cliente est celle qui semble perdre la sienne… Espionnant en continue la vie de Riva, on dirait même qu’elle en devient accro….

Évolution de la langue en même temps que celle de la société

Il faut juste un peu de temps avant de se familiariser avec le roman, notamment à cause de l’emploi exacerbé d’anglicismes nouveaux…

Oui, la langue a évolué et de plus en plus de mots anglais font désormais partie du vocabulaire de chacun… La langue anglaise s’est insérée dans le langage de tous les jours, et la romancière utilise presque un langage de « marketer » dans un univers où les humains sont désormais des marques qui rapportent…

En conclusion

Un roman source de réflexion

Intelligent et percutant, ce roman résonne parfois comme un avertissement : attention à ne pas aller trop loin dans l’usage des technologies et des médias, au risque de basculer dans une société hypervisuelle et connectée à l’extrême, une société de spectacle qui peut conduire aux pires dérives…

Cette lecture m’a rappelé par moments la toute-puissance de Big Brother dans « 1984 » de George Orwell et les dérives de la téléréalité que l’on a pu découvrir notamment dans le très bon film de Peter Weir « The Truman Show ».

Certaines technologies ont un impact de plus en plus prégnant sur nos vies jusqu’à presque faire de nous leurs esclaves, les réseaux sociaux nous enchaînent chaque jour à nos petits smartphones, à nos tablettes et à nos ordinateurs (oui, oui, moi aussi 😉  )…

Nous sommes, nous aussi, bombardés en permanence d’informations et d’images alors que les influenceurs ont une portée de plus en plus percutante au sein de notre société….

Il ne faut pas oublier non plus qu’à chaque instant, les « Sky Jumpers » risquent leur vie en sautant des gratte-ciels pour pouvoir bénéficier d’une vie de plénitude et de réussite prônée par cette société du futur…

Hormis le statut conféré par cette société du spectacle, on peut se demander un instant si ce n’est pas la sensation de liberté qui pousse les jeunes de cette société à s’élancer du haut des plus grands buildings, en refusant inconsciemment les dérives liberticides engendrées par cette civilisation de l’avenir.

Un raisonnement contrecarré par le parti pris de l’écrivaine : et si la vraie liberté se trouvait ailleurs ?

Bref, ce livre interpelle et c’est en cela qu’il figure parmi l’un des romans les plus intéressants du moment. Car n’est-ce pas l’un des rôles de la littérature d’anticipation de parvenir à nous interroger et à nous remettre en question ?  

2 réflexions au sujet de “Sauter des gratte-ciel”

    • Merci pour ce commentaire 🙂 C’est vrai que, pour moi, l’un des rôles majeurs de l’anticipation est d’inciter à la réflexion et ce roman remplit parfaitement cette mission.

      Répondre

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